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Paul Delaby Sorel
L'écriture baroque dans les arts plastiques de plein air

AU NOM DE LA PROSE
OU LE CONVERS PERVERS
"Joseph" est le nom donné à une "œuvre" qui ornait, il y a peu, le parc du Château de Petit-Leez (1), situé en Belgique francophone autrement appelée "Wallonie". La légende veut que cette tête retrouvée sur les bords de la Gelbressée (2), à quelques kilomètres de l'abbaye cistercienne Notre Dame du Vivier, se soit calcifiée et ensuite minéralisée.
Le corps qui n'avait plus toute sa tête se serait lui décomposé par dépit et sans autre forme de procès. Le parcours qui amena, des siècles plus tard, cet énigmatique personnage à ce "jardin des sculptures" reste obscur. Interrogé, le jardinier aurait trouvé, un beau matin, la tête coupée jetée par-dessus la haie : "J'ai bien failli y laisser la lame de ma faux", a-t-il
déclaré dans la foulée et dans l'indifférence générale. Cette "sculpture" anonyme trouva sa place légitime parmi le florilège des œuvres exposées en plein air. Le dit Joseph semblait se complaire dans ce havre de paix jusqu'à ce qu'un appel à témoins fût lancé récemment,photo de la tête monacale à l'appui. Des témoignages des plus farfelus ne se sont pas fait attendre. Un antiquaire anversois l'aurait marchandée dans les sixties à Khan el-Khalili, les souks du Caire. Trop chère. Voilà une trentaine d'années, sur les côtes normandes, elle aurait été repérée parmi les restes d'un bunker et ramenée en Bavière par une touriste peu fière. Une dame de compagnie kurde aurait vu la tête sur la coiffeuse d'une Vicomtesse hongroise qui avait perdu la sienne. Elle était alors affublée d'une voilette et d'un chapeau en feutre lie-de-vin. On ne compte plus les comptes rendus de visu. En fait, tout a commencé, en décembre 2025, par la venue de chercheurs norvégiens, informés par on ne sait quel biais, et qui se sont rendus sur place. On connaît l'attrait des nordiques pour les mythes et les légendes. Rassurée par leur sérieux et leurs titres, la conservatrice de ce centre d'art à l'architecture mosane, séduite par leur projet et leur motivation, les a
autorisés à emmener "l'objet insolite". Sans plus attendre, la tête sous le bras,les scientifiques scandinaves ont pris le premier avion pour Oslo où ces chiens de traîneaux ferrés les attendaient sans broncher sur une piste enneigée.
Nous avons pu prendre connaissance des premiers rapports du laboratoire oslovien. Grâce à une technologie de pointe, à l'acide désoxyribonucléique (ADN) et à l'intelligence artificielle (IA) qui ne laisse rien au hasard ni à l'homme, l'identité du décapité a pu être rapidement établie. Le dénommé "Joseph" aurait été à la fois moine convers et homme de lettres, l'un n'empêchant pas l'autre, surtout à cette époque. Le fromage et la bière n'étaient pas encore prioritaires. Il aurait écrit de nombreux ouvrages mystiques,mi-érotiques, sous le nom de Jean Blou (3). Tous ses ouvrages furent finalement mis à l'Index librorum prohibitorum (ILP) pour terminer au célèbre pilon de Virton, sans doute au XVème siècle. Les récentes investigations ont été rendues possible grâce à la réincarnation assistée (R.I.A) méthode aussi fiable qu'onéreuse : "Et la pierre s'est fait chair (chère ?)" a déclaré solennellement la porte-parole du laboratoire du haut d'une chaire de vérité improvisée. Sans autre commentaire. On comprend que la dite R.I.A. ait ses limites, de retour à la vie il n'était point question, le puzzle étant bien trop incomplet. Œuvrant comme un médecin légiste, l'éviscérateur qui ne l'est pas a découvert, grâce au laser Fwinner (4),un canal masqué et sectionné. Selon toute vraisemblance, il devait relier le cerveau de l'homme de lettres non encore disséqué à un autre organe, fort probablement la main droite ou la gauche, toutes deux disparues. De ce conduit ductile s'étaient en (1) Le château de Petit-Leez est implanté à Grand-Leez. Les deux "e" se lisent comme un, le "z" quant à lui reste muet ! Ne pas confondre avec le "Laye" de Saint-Germain-en-Laye, pas plus qu'avec le "lez" de Frasnes-lez-Anvaing. (2) Gelbressée (en wallon Djerbussêye) est un affluent de la Meuse, rivière selon certaines, ruisseau selon d'autres. Elle ou il alimente le vivier de l'abbaye Notre-Dame du Vivier qui ne s'embarrasse pas de ce genre de distinction ou de cette distinction de genres. Seule l'eau l'intéresse. (3) Jean Blou aurait donné son nom à "Dji-blou" devenu Gembloux. Jeanine, honteuse de son frère pervers, se serait exilée à Rochefort pour fonder par la suite Jamblinne. Jean-Luc, le cadet, n'a laissé aucune trace, on se demande même s'il a existé. (4) Albert Fwinner est un éclairagiste californien d'origine allemande, inventeur du laser intrusif éponyme qui scrute. effet échappées des lettres minuscules d'une matière inconnue. Une sorte de gel sympathique. Après les avoir déposées précautionneusement sur une plaque chauffante Haddock (5) et aspergées d'un produit à la composition non dévoilée, l'œil vissé à son microscope Zeiss, le laborantin aussi subtil que polyglotte les a assemblées et très vite conclut que cet homme pratiquait le français. Les premiers mots étaient apparus rapidement : "Dieu n'es pas". Il manquait bien un "t" qui, à l'époque, déjà s'imposait.
Introuvable. "Une faute de frappe!", a-t-il pensé. D'autres lettres accolées étant restées coincées, il les aurait tirées avec circonspection à l'aide d'une pince Kocher (6). Un "Adiiiiiiieu" étiré s'est alors détaché tel un élastique provoquant un clignotement des paupières. Une connexion visiblement interrompue. On peut donc en déduire sine ullo dubio que l'homme a perdu la tête en pleine écriture, sans mot dire. Sans plus attendre, les chercheurs de l'Université d'Oslo, conscients de l'importance historique du moment, se sont penchés sur cette curiosité avec une excitation à peine dissimulée. On vient d'apprendre, de bonne source, que l'Institution prépare la sortie, en norvégien, en anglais et en français, d'un ouvrage titré : LE TANDEM DU MASQUE ET LA PLUME. Des tractations seraient en cours entre le "château" et "l"université" concernant les royalties.
À ce jour, le phénomène canalitique découvert de ce duo cerveau-main reste encore confidentiel. Si cela n'est déjà fait, des investigations plus poussées devraient permettre de mieux comprendre le processus énigmatique de l'écriture à ses débuts. Un pas de géant,surtout pour la prose, le roman. Cette découverte pourrait aussi éclairer d'un jour nouveau le mystère de l'écriture automatique. "Last but not least", le mystère du passage de la main à la plume reste entier. La piste de l'encre, jusqu'à aujourd'hui banalisée, n'est pas négligée. On comprend mieux Michon (7) : "Ma plume court sans moi". Ceci dit,le phénomène découvert est-il toujours d'actualité ? Les corps autopsiés à la suite, parfois même prématurément (la fugacité met en péril l'exclusivité des observations), n'ont rien donné. On attend visiblement le décès d'un écrivain déclaré. La famille du grand écrivain Dag Solstad (8), décédé l'an dernier, s'est opposée à son exhumation. Cela aurait pourtant permis de limiter les frais. Le corps médical a les yeux tournés vers un Prix Nobel de littérature sous assistance respiratoire qui dure. Par décence, nous tairons son nom. Sa future veuve aurait déjà donné son accord, moyennant quelques pièces d'or. À noter, que plusieurs écrivains et écrivaines, pour qui c'est le commerce, ont signé une lettre ouverte dénonçant cette supercherie déshonorante pour les auteurs et auteures. Madame Fabienne Nothomb (9) a porté leurs doléances devant la Ministre de la Culture qui a préféré garder son anonymat et classer l'affaire sans suite. Le système informatique de l'ambassade de Norvège à Bruxelles aurait été athacké. Quant à l'arme du crime, elle n'a toujours pas été retrouvée. Pas plus que le motif. La police belge avertie a ouvert une enquête. Après reconstitution, l'hypothèse du suicide écartée, le rapport de police reste flou : "un homicide" avec h.
Alimentant la légende qui s'en serait bien passée, certains Namurois ont fait référence sur les réseaux sociaux à des propos de leurs aïeux concernant une liaison du scribe en bure avec Ivette, héroïne d'un de ses romans licencieux et première abbesse de l'abbaye Notre-Dame du Vivier. Des photos, aussi explicites que fallacieuses, circulent sur la toile.
L'évêché belge de Namur a immédiatement démenti. Trop tard. Un montage graveleux a dépassé les dix mille likes, alors que "The news" en provenance d'Oslo n'a pas atteint cinq cents émoticônes dont plus de la moitié sous forme de visages hilarants.
Notre source oslovienne semble embarrassée quant aux perspectives de restitution de Jean Blou alias "Joseph" dans sa constitution sculpturale. Contactée, l'UiO n'a pas souhaité répondre à notre interrogation. Les visiteurs ne cessent d'affluer à Petit-Leez pour voir un socle désespérément étêté.
(5) Haddock est une plaque multi-fonctionnelle générant un champ électromagnétique qui s'adapte aux attentes, d'où son nom. Pour information, c’est aussi le poisson préféré des Norvégiens, sans qu’il y ait un quelconque rapport
(6) Emil Theodor Kocher est un chirurgien suisse, inventeur de la pince éponyme. Ne pas confondre avec "Kacher" qui ne concerne que l'alimentation. (7) J'écris l'Iliade. P.Michon. Gallimard.
(8) "Le Norvégien Dag Solstad est considéré comme un écrivain très cérébral" (Wikipédia).
(9) Pour une raison encore inconnue, Madame Fabienne Nothomb a troqué son prénom pour Amélie. Notons qu'Amélie vient de "travailleuse active" alors que Fabienne vient de "fève, fayot". Ceci explique peut-être cela.
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